La Dordogne vue par ses habitants

Himala

Synopsis

Derrière ce titre suggestif pour les spectateurs sensibles aux relations sociales de la vie des cours d’eau se cache un reportage qui recueille la parole d’habitants attachés à la rivière Dordogne. Située dans le Sud-Ouest de la France, cette rivière est souvent présentée touristiquement comme le sourire de la France du fait de l’apparence de son cours reliant l’Ouest du Massif Central à l’estuaire girondin. Traversant six départements avec un territoire fluvial reconnu il y a quelques années comme réserve mondiale Biosphère, la vie de cette rivière de près de cinq cent kilomètres est le reflet des multiples attentes et des plaisirs que trouvent des usagers et des citoyens à bénéficier et/ou admirer sa matérialité et ses paysages alluviaux.

D’une durée d’une heure, réalisé par la géographe Emilie Crémin, accompagnée par le travail de Natacha Jacquin et de Jamie Linton, le film construit un récit à partir de leurs discours avec l’ambition de ‘contribuer à l’expression d’une identité riveraine des sources à l’estuaire’. Naviguant de l’amont à l’aval, le spectateur découvre une rivière racontée par ses habitants à partir de leurs témoignages, de leurs histoires personnelles, de certaines restitutions de connaissances historiques et biologiques, ponctuée par des vidéos, des cartes et des photos de la rivière qui permettent de mettre des images sur ce dont il est question. Le fil de l’histoire est le produit d’une démarche de recherche concrétisée par cette mise en image d’extraits d’entretiens et d’ateliers participatifs organisés à cinq emplacements répartis le long de la Dordogne (Crémin et al., 2018). Dans ce cadre propice aux échanges et aux confessions, le flot de paroles énoncés nous révèle une Dordogne habitée, vécue, pratiquée et plurielle. Suivre le courant de cette rivière à travers le regard de son public quotidien donne à voir la richesse des relations qui se sont tissées mais également la difficulté de l’appréhender dans sa totalité, tant la diversité des sujets abordés est grande. Nous en rendons compte ci-dessous.

Dans les premières minutes, l’aménagement de la rivière par une succession de barrages (Bort-les-Orgues, Marèges, Aigle, Chastang, Argentat) est particulièrement évoqué autant pour ses caractéristiques techniques que pour ses effets sur le paysage et la vie de la rivière. Le cours de cette "rivière emmurée soumise aux spasmes" a ainsi été modifié et a parfois noyé, au temps de la construction des barrages, un patrimoine local (villages, chapelle, abbaye) encore vivant pour les survivants (Faure, 2008 et 2012) marqués par cet "événement dont on ne guérit pas, même si on se reconstruit". En effet, à l’époque, des populations furent déplacées sur l’autel de la production électrique nationale. Le récit des habitants, parfois proche du registre poétique, s’intéresse par la suite à la pêche, à l’esthétique des paysages, à l’évolution dans le temps de la rivière jugée parfois plus dégradée que par le passé, à l’histoire batelière du temps des gabares marchandes et de leurs ports, ainsi que des activités de loisirs (baignade, canoë) dans la zone touristique de la vallée de la Dordogne reconnaissable à ses châteaux. Le 'rôle social de la rivière' est particulièrement prégnant dans l’approche des personnes interviewées en favorisant un certain nombre d’activités comme la baignade, la pratique nautique. 'Trait d’union' entre ses territoires amont et aval, la rivière Dordogne est également la source d’une certaine transmission intergénérationnelle au travers de la ‘mémoire culturelle’. La dernière partie traite des enjeux d’inondation et d’érosion à l’aval de la rivière, évoque les risques pour les paysages de marais à proximité de l’estuaire, puis s’achève sur la particularité de la Dordogne d’accueillir deux fois par an un mascaret qui attire de plus en plus de surfers pour profiter des vagues éphémères.

Aussi, le principal intérêt du film -en dehors de la présentation vécue et située de ce territoire fluvial- est de donner à voir comment une rivière peut générer une vie sociale et professionnelle importante faite de pratiques, d’usages, de connaissances, d’attachement familial participant à une culture fluviale qui se ramifie selon les territoires de vie et les époques. Ces éléments dévoilent le rôle à jouer des habitants qui demandent implicitement à agir à mesure de leur engagement et de leurs moyens.

Analyse critique

Il y a plusieurs manières d’analyser ce film en s’attachant par exemple à la représentation de ce territoire de l’eau par les images véhiculées (Rouiaï, 2018) ou au rôle du scénario (Hallair, 2007) en rapport avec le message renvoyé ou l’ambition affichée. En tant que film réalisé par et pour une recherche, nous allons le décrypter d’abord sur la forme, puis sur le fond.

La mise en scène du film contribue à la mise en valeur d’un récit dynamique du fait de la variété des supports avec un juste équilibre entre les témoignages enregistrés par la caméra et les images (cartes et photographies) qui permettent de situer les endroits évoqués. Toutefois, dès les premières secondes du film, l’ajout du contexte de la recherche permettrait au spectateur de mieux comprendre l’intérêt porté aux habitants et la pertinence de la sélection des images et des extraits. Si la culture vivante de la rivière Dordogne est incarnée à l’écran par un nombre conséquent de personnes, aucun élément de leur présentation (nom, rapport à la rivière, origine géographique) ne permet de bien situer leur propos : est-ce en raison d’un anonymat garanti, de leur refus de voir figurer leur identité ? De manière complémentaire, la méthodologie des entretiens et des ateliers mériterait également d’être explicitée au démarrage de la vidéo en quelques lignes. Cela nous aiderait, par exemple, à savoir si ce sont les habitants qui ont choisi spontanément de parler de tel sujet ou s’il s’agit de la grille de questions posées à chaque participant qui les a amenés à discuter de tous les sujets.

L’article rédigé à la suite de ce film (Crémin et al., 2018) nous apprend que la vidéo a été projetée auprès des mêmes intervenants et d’un public plus large de manière à restituer en image le résultat des entretiens et des ateliers et de débattre de l’ambition initiale du projet. Il aurait été bienvenu, à la fin du générique, d’intégrer quelques images supplémentaires tournées durant ces projections, pour nous faire découvrir les réactions de certains habitants au sujet de ce qui les a étonnés dans le film, de ce que les uns en aval ont compris sur la vie à l’amont (et inversement), des propositions pour faire vivre la culture de cette rivière. Cela aurait permis de mieux saisir les enjeux scalaires et temporels du linéaire entier.

Concernant la variété des interlocuteurs, nous pouvons regretter qu’une certaine représentativité des habitants n’ait pas été possible pour pouvoir écouter parler -à leurs tours et à leurs façons- des personnes mineures, des usiniers de barrage ou graviéristes, des plaisanciers ou encore des chasseurs…. Malgré l’attention du film portée aux habitants, obtenir l’avis de quelques gestionnaires de la rivière (structure appelée EPIDOR) aurait également permis de mettre en perspective la diversité des discours des habitants.

Il n’en demeure pas moins que cette vidéo plaisante remplit son objectif initial. Elle fait ressortir l’idée défendue par maints chercheurs qu’un cours d’eau – malgré son linéaire continu et sa substance matérielle- n’est pas une entité compacte et uniforme mais bien le reflet d’une société dans un espace et un temps donné. La tension entre la rivière qui lie et celle qui sépare affleure constamment en filigrane du film. L’outil en tant que tel et les éléments apportés donnent de la matière pour réfléchir aux manières adéquates de faire émerger les enjeux de solidarité entre l’amont et l’aval et de créer un cadre de discussion sur les cultures de l’eau.

Jacques-Aristide Perrin

Références bibliographiques

Crémin E., Linton J., Jacquin N., Perrin J-A., Légitimité des savoirs citoyens dans la gestion participative des territoires de l’eau, Revue Participations, 2018

Faure A., Maisonable A., Bort-les-Orgues, les mots sous le lac. Récits et témoignages d’avant le barrage, 2012

Faure A., Écouter les voix de la Vallée : les riverains de la Dordogne dans BLANC Nathalie et BONIN Sophie (dir.), Grands barrages et habitants. Les risques sociaux du développement. Paris, Maison des sciences de l’homme, 2008

Hallair G., Vidéo et pratique de la Géographie, EchoGéo [En ligne], 2, 2007

Rouiaï N., Géographie et cinéma : la possibilité d'une double approche. Le Film dans la Pratique de la Géographie, 2018

 
 

Additional Info

  • Director: Emilie Crémin
  • Producer: Université de Limoges
  • Language: Français
  • Year: 2016
  • Year2: undefined
  • Duration (min): 61
  • Theme: Dams, Rivers, Water and community
  • Access: Free
  • Country: France
  • Technical quality (star): Technical quality (star)
  • Academic interest (star): Academic interest (star)
  • Societal interest (star): Societal interest (star)
  • Technical quality: 3
  • Academic quality: 4
  • Social interest: 4