L'Iran à court d'eau

iran sans eau

Synopsis-résumé

Le Zayandeh Rud, ou « rivière qui donne la vie » en persan, prend sa source dans la chaîne de montagne Zagros, traverse Ispahan et termine son cours à Varzaneh et le lac de Gavkuni. Le plateau central et désertique du pays dépend tout particulièrement de cette ressource. Le manque d’eau se fait sentir depuis une trentaine d’années, avec un déficit qui s’accentue aujourd’hui à cause du changement climatique (hausse de 1,8°C et baisse de 30% des précipitations). La tension sur la ressource est due au mode de vie moderne de l’Iran (construction de barrages au nom de la gestion moderne de l’eau, mode de vie des iraniens dans les métropoles, etc). Cependant les plus grands consommateurs d’eau restent l’industrie et l’agriculture. La pénurie en eau résulte également d’un choix de développement économique (e.g. implantation d’une usine sidérurgique à Ispahan) et d’infrastructures iconiques censées démontrer la force de l’ingénierie iranienne mais non adaptées aux ressources du pays. Fier de ses compétences en ingénierie, le pays a tardé à prendre la mesure de la réalité. La gestion de l’eau est divisée entre le ministère de l’énergie et de l’Eau et le ministère de l’agriculture, aux politiques contradictoires et dirigées par des consultants aux intérêts pas forcément alignés avec l’intérêt national. Pour assurer l’indépendance du pays et produire pour l’exportation, les agriculteurs ont été incités à produire beaucoup et des cultures très exigeantes en eau (concombre, pastèque, riz…). Par ailleurs, on parle toujours d’intensifier l’agriculture pour faire face à une population croissante, notamment dans les villes. Le décalage entre un mode de vie urbain moderne (illusion d’abondance) et un manque d’eau dans l'agriculture irriguée se creuse. Le directeur de l’agence de l’eau, des scientifiques, responsables politiques, et environnementalistes s’expriment sur la question du manque d’eau en Iran et dessinent les contours d’une crise environnementale aiguë dont on ne voit pas trop quelles sont les solutions au-delà d’une continuation de la politique de l’offre.

Discussion académique

La crise de l'eau en Iran est d'abord illustrée par le cas du Zayandeh Rud, rivière emblématique de l’Iran central. L'aval (Varzaneh) était autrefois une zone prospère; seul subsiste un groupe d'agriculteurs autour d'un forage de 370 m de profondeur cultivant blé et orge; les autres sont partis en ville ; la zone humide (Ramsar) est largement asséchée et dégradée. Le Zayandeh Rud qui passait sous les célèbres ponts d'Ispahan est maintenant à sec la plus grande partie de l'année (voir photo par Adam Jones: le panneau indique 'baignade interdite'). On fait parfois des lâchers artificiels de 20 jours pour 'l'agrément'. Il faudrait 2 milliard de m3 pour cette ville de 5 millions d'habitants mais on en a que la moitié.

Zayandeh Rud Adam Jones

Le pays a encouragé la natalité après la révolution, développé l’agriculture et l’industrie de manière inconsidérée, et consomme en ville 300 l/jour/pers au lieu de 120-150 dans d'autres pays arides. Néanmoins c’est l'agriculture qui consomme 90% de l'eau et c'est bien là qu'est le problème; car pour des raisons géopolitiques on a voulu une sécurité alimentaire à tout prix. On a 10 millions d'agriculteurs à qui on a demandé de produire plus et on n’a plus d'eau pour les faire vivre; certaines cultures ne payent même pas l'eau et le travail, c’est une situation absurde. "1/3 de l'eau s'évapore dans les canaux à ciel ouvert" [relever ce chiffre démesuré ; 5+% est un ordre de grandeur classique].

La crise révèle également un conflit entre le Ministère de l'agriculture et le Ministère de l'énergie (qui gère les barrages et l’eau domestique); le MinEnergie, à travers ses consultants intéressés, ne pense qu'aux solutions d'infrastructure et comme l'ère des barrages est finie on est passé aux transferts entre bassins [continuation de la mission hydraulique et des politiques de l’offre : voir WaA & WaA] : canalisation de 300 km pour atteindre Yazd et son million d’habitants depuis le Zayandeh ; projet de transferts du Golfe Persique [et aussi de la Caspienne]. Trois tunnels à travers les Zagros pour transférer les eaux du Kurang vers le barrage Zayandeh Rud (1 milliard de m3), mais bien sûr on impacte le bassin du Kurang et les nomades, qui sont interviewés. Conflits entre villes et zones rurales.

Un retour historique intéressant sur la politique du Shah et la course aux symboles de modernité à travers les barrages: une personne explique que les barrages ne sont pas une question d'eau mais sont d’abord motivés par les dessous-de-table pour les compagnies de construction [voir WaA].

Passage sur les qanats (37.000 encore en activité, 10% des prélèvements pour l'agriculture) qui ne prélevaient que la ressource disponible; exemple du qanat qui alimentait la moitié de Yazd et était divisé en 11.700 parts. Les qanats sont menacés par la ville moderne et par les puits.

En suivant la rivière du Kurang on arrive dans la plaine d'Ahwaz en passant par le site UNESCO de Sushtar (énorme moulinerie antique), puis dans le bas du bassin du Tigre/Euphrate où l’on trouvait une zone humide frontalière que l'Iran a asséchée, en partie pour y creuser des puits de pétrole. Mais le problème des vents de sable était tel qu'il a été décidé d'y envoyer 4.5 milliards de m3… en faisant néanmoins une digue le long de la frontière Iraquienne. On voit Khatami aux Nations unies, New York, avec un discours sur le coopération régionale et l'eau. La Turquie est critiquée mais l'Iran fait pareil et capte les rivières partagées en amont.

Points intéressants à noter

  • * Quelques éléments sur les qanats, leur organisation sociale, leur importance ; et comment ils sont progressivement détruits par les forages
  • * Conséquences sur le long de terme de soutenir/développer une agriculture excessive (90% des consommations) : on produit les pénuries à venir
  • * L'aval du bassin dépérit pendant qu'on développe l'agriculture en amont… il s’agit d’un phénomène typique de la fermeture des bassins versants avec un déplacement spatial mais aussi social des usages (ici on a favorisé des investisseurs pompant l’eau de la gorge amont du Zayandeh Rud vers des plantations situées à des centaines de mètres plus haut).
  • * Aspects symboliques/politiques et de corruption de l'industrie des barrages et maintenant des transferts [WaA].
  • * Impact des transferts inter-bassin sur les population du bassin ‘donneur’. Projets de transferts d'eau désalinisée du Golfe (et de la mer Caspienne) (3 euros le m3?), actuellement le pays dépense plus d'énergie pour pomper l'eau que pour le transport [voir débats sur le nexus eau-agriculture-énergie: WaA].
  • * Le changement climatique est une cause aggravante mais secondaire de la crise
  • * Les zones humides dégradées entrainent produisent des vents de sable qui suffoquent les villes (phénomènes aussi observées à l’est de la mer d’Aral et dans le Nord de la Chine, par exemple)


En résumé ce film est de très bonne qualité, tant technique qu’académique, mobilise des interviews allant au-delà de la langue de bois officielle et illustre de nombreux aspects typiques des fermetures de bassin et de pays confrontés à de graves crises environnementales.

Qualité technique, artistique : ★★★★★

Qualité académique : ★★★★☆

Intérêt sociétal : ★★★★☆


Autres liens

URL alternative: https://vimeo.com/261061351/700af90c42

Photos sur l’eau en Iran

Failed policies, falling aquifers: Unpacking groundwater overabstraction in Iran

Inaction of the society on the drawdown of groundwater resources: Case study of Rafsanjan in Iran

All Water Alternatives items on Iran

https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2018/05/15/tv-l-iran-a-court-d-eau_5299430_1655027.html

Synopsis détaillé https://onfoncedanslemur.blog/2018/05/14/liran-a-court-deau/

Version Allemande: https://www.youtube.com/watch?v=fexgTW0vhJY


(Contributions de
Lucas Crosnier et Zoé Leymarie)

Additional Info

  • Producer: Laurent Cibien & Komeil Sohani (ARTE)
  • Language: Français, German
  • Year: 2018
  • Duration (min): 55
  • Theme: Water scarcity
  • Access: Free
  • Technical quality: Technical quality
  • Academic interest: Academic interest
  • Societal interest: Societal interest