La soif du monde

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English version: https://www.cultureunplugged.com/documentary/watch-online/play/54174/Thirsty-World

Synopsis/contenu du film

« La soif du monde » est un documentaire des réalisateurs Yann Arthus-Bertrand, Thierry Piantanida et Baptiste Rouget-Luchaire. Il a été réalisé dans le cadre du 6e forum mondial de l'eau en 2012 et soutenu par le Forum Mondial de l’eau et l'Agence Française de Développement (AFD). En 1h30, le film nous emmène à travers le monde à la découverte de nombreux enjeux liés à l'eau douce et de leurs conséquences humaines et sociétales. Il aborde notamment les questions d’accès et de gestion de l’eau, d’assainissement, de réutilisation des eaux usées, de pollutions agricoles et industrielles, de contrôle de l’eau et de gestion des inondations, de transferts et échanges d’eau, de mise en place de barrages, d’utilisation de l’eau dans l’agriculture, de droits d’eau, de conflits autour de la ressource ainsi que d’eau virtuelle. Pour chacun de ces thèmes, le film montre les problématiques qui y sont associées et des solutions mises en place localement pour y remédier. Au total, ce sont 19 cas présentés à travers 14 pays, sur tous les continents du monde et principalement dans les pays en développement, chacun s'accompagnant de témoignages d’hommes et de femmes impactés par ces enjeux ou cherchant à y apporter des solutions. Certains chiffres clés sont également présentés pour illustrer les différents thèmes, comme le nombre de litres d’eau nécessaires pour fabriquer un jean ou le nombre de personnes n’ayant pas de toilettes ou pas d’accès à l'eau potable.

Du côté de la réalisation, les plans sont relativement longs et introduits par une voix off qui accompagne le spectateur tout au long du film. Ce documentaire se place dans la lignée des précédents films de Yann Arthus Bertrand, avec de larges plans vus du ciel souvent exceptionnels et un esthétisme très travaillé.

Analyse critique

La volonté de présenter un tour d'horizon des enjeux autour de la ressource en eau dans son ensemble, et ce à travers le monde, peut être assez ambitieuse sur un format d'1h30. Les questions sont complexes, les enjeux nombreux et les situations toutes différentes. La production a dû faire des choix quant aux cas, aux images et aux témoignages reflétant ces différents enjeux. Le film est pris dans la spirale de la complexité du sujet qu'il cherche à traiter et l’on peut en ressortir avec un léger goût d'inachevé si l’on est familiarisé avec le domaine et les questions associées.

Toutefois, il permet de présenter les nombreuses pressions qui pèsent sur la ressource en eau à travers le monde. Même s'il ne permet pas d'en cerner tous les enjeux, ce film propose au moins un résumé relativement complet des problèmes et conflits autour de l'eau. Il constitue en cela une excellente première approche pour un public non familiarisé avec les questions abordées et remplit ainsi sa vocation de sensibilisation. Les témoignages des acteurs agissant à l’échelle locale ou internationale apportent également une dimension humaine et concrète au sujet. On y découvre que les problématiques de l'eau ne se limitent pas aux pays du sud, comme on pourrait innocemment le penser, mais touchent aussi largement les pays du Nord (des cas en Espagne, Italie, France, et Etats-Unis sont présentés).

La nécessaire contrepartie du format choisi, basé sur des témoignages, est un parti pris et une subjectivité face aux problèmes présentés. Le risque est d'amener les spectateurs non-avertis à soutenir des solutions sans bien connaitre leurs coûts. Les barrages et les grandes transferts d’eau par canaux y sont par exemple présentés comme des solutions à de nombreux problèmes de l'eau alors que leurs coûts environnementaux et sociétaux sont importants et ont nourri leur contestation depuis une trentaine d’années. De plus, le répit qu'ils apportent est souvent temporaire s'il n'est pas accompagné d’une gestion de la demande (Scientific American, 2012 ; FAO, 2002). Cette subjectivité, sans doute lié au format et aux contraintes de durée du film, conduit donc à l'omission de certains points essentiels de la gestion de l’eau.

De plus certaines solutions sont idéalisées dans le parti pris du film. Gerard Roso, un spécialiste en forage travaillant bénévolement en Afrique Sub-Saharienne, y est par exemple présenté comme un sauveur. Si son travail est louable, il est présenté dans le film comme une solution ultime aux problèmes de l’eau en Afrique, et aucun recul n’est proposé. Le même constat peut être fait pour les solutions d’agriculture durable qui sont évoquées. Ces dernières ont de nombreux avantages mais la transition doit être accompagnée au risque de pertes de rendement importantes, particulièrement dans des pays où les agriculteurs sont moins bien soutenus par exemple. Les solutions présentées doivent donc être prises avec du recul.

Il est essentiel de noter également que les enjeux urbains de l'eau des pays du Nord sont proportionnellement peu présentes dans ce film par rapport aux enjeux des pays Sud. En effet, bien que les villes soient décrites comme des grandes consommatrices d'eau dans ce documentaire, les enjeux de rénovation des canalisations d'une part et de réutilisation de l'eau grise d'autre part ne sont par exemple pas abordés, alors que ces derniers comptent parmi les questions majeures de la gestion de l'eau dans les pays développés (ANSES, 2015).

Enfin, il convient de louer le travail de réalisation qui a été fait : le documentaire est esthétiquement très propre, et bien maîtrisé du début à la fin. La forme vient ici largement servir le fond, accrochant véritablement le spectateur et présentant un contenu clair et facilement compréhensible, malgré la complexité du sujet abordé.

Une fois l’analyse purement formelle posée, on peut aussi s’interroger sur les chiffres exposés au cours du reportage. Le film s’appuie sur les chiffres publiés en 2012 par l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Si la fiabilité des données ne peut pas être remise en question, il faut les mettre en perspective avec l’année de publication, certains ayant évolué depuis.

« La Soif du Monde » utilise aussi plusieurs comparaisons avec des ordres de grandeurs faisant appel à l’imaginaire. Ces ordres de grandeurs conduisent à la dramatisation des problèmes et nous pouvons nous questionner sur l’intention des réalisateurs. Cherchaient-ils la simplification ou à choquer les spectateurs ? Les comparaisons avec des ordres de grandeurs sont également imprécises et bien qu’elles permettent à un public nouveau de s’intéresser au sujet, elles peuvent avoir un effet négatif lorsqu’elles sont fausses, par exemple lors de la comparaison entre le débit du Nil et le flux d’eau virtuelle.

Conclusion

« La Soif du Monde » est donc le fruit du projet ambitieux de Yann Arthus-Bertrand de présenter les enjeux mondiaux de l'eau dans un format accessible pour un public non-initié. Malgré quelques points négatifs, cet objectif peut être considéré comme rempli. Le format de film, basé sur des témoignages et des images exceptionnelles, permet la création d'un lien émotionnel entre les spectateurs et les communautés interviewées. La réalisation artistique permet de mettre en évidence l'importance de l'eau aussi bien au niveau sanitaire et social qu'économique et environnemental. Nous noterons la qualité artistique 5/5.

D'un point de vue académique ce film est utile pour une première sensibilisation aux enjeux de l'eau. Il peut aussi servir de point de départ de débats en cours ou encore d'introduction pour des recherches plus approfondies. Ce film ne conviendra cependant probablement pas à des personnes possédant déjà des connaissances solides sur les enjeux environnementaux. En effet, le format ne permet qu'une présentation des enjeux en surface et les ramifications importantes des problèmes de gestion et les impacts secondaires négatifs des solutions parfois proposées ne sont pas abordés. Nous noterons l'intérêt académique 3/5.

Au niveau sociétal ce film remplit une fonction essentielle. C'est un rappel de l'importance de l'accès à l'eau pour le bien-être humain et le développement des pays. Ce rôle crucial de l'eau et la rareté de cette ressource sont trop souvent oubliés dans les pays développés. Dans un contexte de changements climatiques importants, de perturbation des cycles de l'eau et de changement de la répartition des pluies, il est important de se rappeler de la fragilité de nos systèmes de gestion de l'eau et de notre dépendance à cette ressource. Cette fonction est formidablement remplie par ce film. Un petit bémol doit être enfin mentionné, dans la mesure où le film n’aiguise pas l’esprit critique des spectateurs et nous présente des solutions en se centrant uniquement sur leurs bénéfices, sans détailler leurs coûts. Nous noterons l'intérêt sociétal 4/5.

Bibliographie pour aller plus loin :

 Bibliographie :

ANSES. 2015. Analyse des risques sanitaires liés à la réutilisation d'eaux grises pour des usages domestiques”. Consulté le 25 novembre 2019. https://www.anses.fr/fr/system/files/EAUX2011sa0112Ra.pdf

FAO. 2002. 3. Impacts of dams on rivers. Consulté le 17 novembre 2019. http://www.fao.org/3/y3994e/y3994e0i.htm.

Water Losses – Non-Revenue and Unaccounted-for Water”. Integrated Water Resource Management - IWRM. Consulté le 17 novembre 2019. https://thewaternetwork.com/_/integrated-water-resource-management-iwrm/article-FfV/water-losses-non-revenue-and-unaccounted-for-water-raoNh8dY0nlBOYV0qfLbpA.

UNICEF. 2017. Thirsting for a future: Water and children in a changing climate. Consulté le 23 novembre 2019. https://www.unicef.org/publications/index_95074.html

The Downside of Dams: Is the Environmental Price of Hydroelectric Power Too High?. Scientific American. 2012. Consulté le 17 novembre 2019. https://www.scientificamerican.com/article/how-do-dams-hurt-rivers/.

UNICEF. 2019. Eau, Assainissement et Hygiène. Consulté le 17 novembre 2019. https://www.unicef.org/french/wash/.

UNICEF - Eau, assainissement et hygiène - Enfants et eau : statistiques mondiales”. UNICEF. Consulté le 17 novembre 2019. https://www.unicef.org/french/wash/index_31600.html.

WHO | Guidelines on sanitation and health”. WHO. 2018. Consulté le 17 novembre 2019. http://www.who.int/water_sanitation_health/publications/guidelines-on-sanitation-and-health/en/.

World Bank. 2017. Water in Agriculture. Consulté le 17 novembre 2019. https://www.worldbank.org/en/topic/water-in-agriculture.

OECD. 2018. Policy Paper Financing Water Investing in Sustainable Growth. Consulté le 17 novembre 2019. https://www.oecd.org/water/Policy-Paper-Financing-Water-Investing-in-Sustainable-Growth.pdf.

Contributions de Loic Kechichian et Alec Sicard

 

 

 

 

 

 

 

Additional Info

  • Director: undefined
  • Producer: Jean-Yves Robin, Yann Arthus-Bertrand, Nicolas Coppermann
  • Language: Français
  • Year: 2012
  • Duration (min): 90
  • Theme: Water supply, Water scarcity, Dams, Irrigation & agricultural water management, Water quality, pollution, Water governance
  • Access: Free
  • Country: Global
  • Technical quality (star): Technical quality (star)
  • Academic interest (star): Academic interest (star)
  • Societal interest (star): Societal interest (star)
  • Technical quality: 5
  • Academic quality: 3
  • Social interest: 4