L'or bleu (Maroc)

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Synopsis/contenu du film

Marrakech, la « perle du sud », accueille chaque année des millions de touristes qui consomment en moyenne cinq fois plus d’eau que la population locale. Confrontée à des sécheresses récurrentes depuis une trentaine d’années, la régie d’eau municipale rencontre de plus en plus de difficultés pour répondre à la demande en eau croissante des ménages, des établissements hôteliers et des golfs. Pendant ce temps, de nombreux habitants des campagnes environnantes sont obligés de parcourir de grandes distances à pied pour leur approvisionnement. Les agriculteurs les plus aisés de la région, quant à eux, ont recours à des forages qui surexploitent les nappes phréatiques. Face à ces défis, Marrakech, comme de nombreuses villes, considère le recours au privé comme « la » solution aux problèmes d’eau, car il permettrait une gestion plus efficace et économe. Mais est-ce réellement le cas ? Dans ce documentaire, Damien De Pierpont tente de répondre à cette question en donnant la parole à différents acteurs de l’eau au Maroc (à Marrakech et Casablanca principalement) et en France. Il met ainsi en lumière certaines dimensions importantes de la privatisation des services d’eau urbains.

La première de ces dimensions concerne les raisons qui poussent les villes à privatiser. Il s’agit en général d’un manque de capacités d’investissements. Toutefois, à travers le cas de la ville de Neufchâteau en France, Damien De Pierpont montre que l’apport en capital privé est largement un leurre, car il est au bout du compte remboursé par les factures des usagers.

La deuxième dimension est la manière dont les entreprises privées font primer leur rentabilité financière sur le droit à l’eau des populations. Dominique Pin, directeur général délégué de Suez au moment du documentaire, déplore d’ailleurs que le secteur de l’eau ne soit pas assez rentable.  

La dernière dimension importante concerne la prise de conscience croissante des effets dommageables de la gestion privée (en termes de manque d’entretien des réseaux car celui-ci est peu rentable, de hausse des tarifs, de coupures du service pour impayés…) et au mouvement, observable en France, de retour à des gestions publiques municipales.

Pour conclure son documentaire, le réalisateur donne la parole à Riccardo Petrella, un économiste qui souligne que l’accès à l’eau doit être considéré comme un droit et non comme un besoin comme un autre, et qu’il est inadmissible d’en tirer profit.

Analyse critique

Réalisé en 2007, ce documentaire a le mérite d’alerter le public sur les problèmes d’accès à l’eau (aussi bien domestique qu’agricole) dans des pays comme le Maroc, et d’appeler l’humanité à assurer un vrai droit à l’eau. Il souligne que la privatisation est loin d’être la solution la mieux adaptée, car les entreprises privées conditionneront toujours la fourniture du service à leur profit. Il montre également que rien n’indique que le secteur privé soit à même de mieux gérer les services d’eau que le secteur public, et qu’au contraire ce dernier est le seul à pouvoir assurer un service équitable de l’eau. D’autres auteurs comme David Hall (qui est d’ailleurs interviewé dans le documentaire) et Emanuele Lobina ont développé des argumentaires allant dans le même sens. Dans leur rapport "The private sector in water in 2009" ils rappellent que l’échec du secteur privé est presque aussi ancien que la création des réseaux d’approvisionnement modernes: la ville d’Istanbul, par exemple, a résilié dans les années 1930 le contrat qu’elle avait signé avec la Générale des Eaux en 1882, ayant été très insatisfaite des résultats économiques, sociaux et techniques du contrat. Le documentaire est de ce fait riche en enseignements, d’autant plus qu’il donne la parole à des acteurs aux statuts très différents (cadre de Suez, chercheurs, maire, militants du droit à l’eau) pour exprimer leurs points de vue sur la privatisation.

Cependant, en dehors du maire de la ville de Marrakech et de Bouchra Ghiati, cadre de la Lyonnaise des eaux à Casablanca, qui évoquent quelques avantages de la privatisation, ceux-ci sont finalement peu évoqués dans ce film qui est largement à charge. Pourtant, si le secteur privé fait des bénéfices grâce à la vente de l’eau, il peut aussi apporter des améliorations. Par exemple Philippe Marin, dans son rapport ¨Partenariats public-privé pour les services d’eau urbains¨ de 2009, montrait que si la privatisation des services d’eau n’est pas parfaite, elle a permis d’étendre l’accès à l’eau potable dans de nombreuses villes en développement. Macao, par exemple, après avoir signé en 1985 un contrat de concession avec une entreprise franco-Hong kongaise, a vu la qualité et la quantité d’eau produite fortement augmenter.

A la question : ¨Qu’est-ce qui a motivé « L’Or Bleu » ?¨, Damien De Pierpont répond « la colère. Au Maroc, j’ai un ami qui a une petite ferme de trois hectares d’oliviers. Depuis quelques années, il n’a plus d’eau dans son puits à cause de la surexploitation des alentours et c’est la même situation pour la majorité des paysans. Creuser un puits plus profond revient à quarante mois de salaires… Donc par rapport à ça, je me suis demandé comment je pouvais l’aider. Un documentaire mettant le doigt sur le fond du problème me semblait être la meilleure façon de lutter ». Cependant, la question de la privatisation était-elle le meilleur angle d’attaque pour traiter ce problème ? Thierry Ruf et Mina Kleiche-Dray rappellent dans un article récent que la ville de Marrakech n’a finalement pas privatisé ses services d’eau. Pourtant le tourisme a continué à se développer, la demande en eau et la surexploitation de la nappe phréatique à s’intensifier. Les problèmes d’eau auxquels font face la population ne se résument donc pas à la question public-privée. Cette dernière commence d’ailleurs à dater : depuis 2007 (date de réalisation du documentaire), les grandes entreprises privées ont revu à la baisse leurs ambitions dans le domaine de la gestion des réseaux (voir le film 'Le hold-up de l’eau'), pour se concentrer sur d’autres maillons de la chaîne des services d’eau : conception, construction et gestion de stations d’épuration et de traitement, expertise et conseil, gestion des compteurs… Plus généralement, le documentaire présente l’inconvénient de mélanger le problème de surexploitation de la ressource avec le débat public-privé pour la gestion des eaux urbaines. Pourtant, au Maroc, les eaux domestiques ne représentent qu’un petit pourcentage de l’eau consommée, près de 90% allant à l’agriculture. Le documentaire créé ici une confusion qui est dommageable.

La qualité technique et la qualité artistique du film sont bonnes dans l’ensemble, les images et le son sont clairs et explicites. Le film montre de manière frappante certains problèmes auxquels sont confrontés la population marocaine, dont l’inégal accès à l’eau au sein d’une même ville (une partie de la population n’ayant pas accès à l’eau potable, tandis que les hôtels surexploitent la ressource pour attirer les touristes par des activités aquatiques) ainsi qu’entre agriculteurs. Certains enjeux liés à la privatisation sont bien traités mais mélanger avec la question de la surexploitation de la ressource et des inégalités d’accès.

Mots clés : Privatisation, accès à l’eau, tourisme, agriculture, gouvernance de l’eau, gestion de l’eau.

Références

Hall D., Lobina E., 2009. The private sector in water in 2009.  http://www.acquabenecomune.org/IMG/pdf/The_private_sector_in_water_in_2009_-David_Hall_-Emanuele_Lobina-Greenwich_University.pdf, consulté le 30/11/2019;

Marin, P. 2009. Partenariats public-privé pour les services d’eau urbains. Bilan des expériences dans les pays en développement. https://knowledge.uclga.org/Public-Private-Partnerships-for-Urban-Water-Utilities.html, consulté le 30/11/2019 ;

Le Minarchiste, depuis Montréal, Québec., 2013. La privatisation de l’eau : est-ce que ça fonctionne ? https://www.contrepoints.org/2013/01/30/113100-la-privatisation-de-leau-est-ce-que-ca-fonctionne, consulté le 11/11/2019 ;

Ruf T., Kleiche-Dray, M. 2018. Les eaux d’irrigation du Haouz de Marrakech : un siècle de confrontations des modèles de gestion publics, privés et communautaires. https://journals.openedition.org/echogeo/15258, consulté le 30/11/2019 ;

UniversCiné.BE, 2010. Entretien avec Damien De Pierpont à propos de "L'or bleu". https://www.fr.universcine.be/articles/entretien-avec-damien-de-pierpont-a-propos-de-l-or-bleu, consulté le 11/11/2019.

Contribution de Fanta Zouré

 

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