
Aubriot, O. 2025. Une eau sans partage : vers la fin des systèmes d'irrigation paysans. Louvain-la-Neuve, Éditions Academia, Collection Anthropologie prospective. ISBN : 978-2-8061-3856-9, 220p., 23€.
(URL: https://www.editions-academia.be/)
Marcel Kuper
UMR G-EAU, Cirad, Université de Montpellier, France
To cite this Review: Kuper, M. 2026. Review of “Une eau sans partage : vers la fin des systèmes d'irrigation paysans”, Editions Academia, by Olivia Aubriot, Water Alternatives, https://www.water-alternatives.org/index.php/bor/766-aubriot
Olivia Aubriot partage son regard perçant sur les transformations en cours dans les systèmes d’irrigation paysans. Fruit de plus de trente ans d’observations et d’analyses, ce livre raconte comment notre rapport à l’eau, objet social au cœur de notre vie quotidienne, a évolué. Même les systèmes d’irrigation communautaires, passionnément saisis par les grands anthropologues de l’irrigation dans leur accumulation historique et sociale et « imprégnés de relations sociales », ne sont pas à l’abri de la vision moderne d’une eau utilitariste et « désocialisée ». Disons-le toute de suite : le titre et sous-titre de l’ouvrage interpellent, peuvent même déranger, annonçant une « fin » de ces construits hydrauliques et sociaux dynamiques qui ont perduré tant de siècles face aux aléas sociétaux et climatiques. Pourtant, l’auteure explique bien (p. 59) que la perspective avec laquelle on choisit de représenter ou analyser un ou les systèmes d’irrigation paysans « conduit presque inévitablement à minimiser les autres aspects ». Si le constat sur la nature et la multiplicité des traumatismes contemporains de ces territoires est largement partagé, je me demande si ce (sous-)titre ne contribuera pas à masquer les résistances à l’œuvre, décourageant par la même la communauté scientifique de les « lire » et de s’en saisir. Il est vrai, il y a de quoi de se décourager ! Le double assaut par des barrages, confisquant l’eau et l’initiative dans les mots de Paul Pascon, puis par les forages ou petits réservoirs individualisant l’accès à l’eau, accompagne un peu partout la vision dominante de l’irrigation comme un moyen d’intensification agricole.
La lecture du livre, bien illustrée par ailleurs, est aisée avec un langage clair et direct. Des courtes introductions et conclusions permettent de saisir les messages principaux. Dans le premier chapitre, l’auteure montre sa grande culture de l’irrigation collective dans ses dimensions à la fois matérielles et symboliques, mêlant observations personnelles et lectures approfondies. Le propos est pédagogique apportant des clés de lecture de systèmes irrigués historiques mais jamais figés, mettant l’accent sur les liens engendrés par le partage de l’eau : tantôt l’eau divise ou exclut socialement ou spatialement, tantôt elle rassemble autour d’une copropriété hydraulique. Sa lecture de ces systèmes, où les jeux de pouvoir ne sont jamais loin, impliquant des élites locales, l’État et des structures politiques, s’articule autour des techniques, des institutions, des savoirs et des ressources. Les multiples usages de l’eau mériteraient peut-être d’être mis en avant davantage. En effet, l’eau dans ces systèmes dits d’irrigation est souvent destinée à des usages domestiques, y compris pour l’eau potable, à des petites activités productives ou encore à des usages collectifs (écoles, lieux de culte, etc.), expliquant pourquoi cette eau « éminemment sociale » est au cœur de la vie quotidienne des gens.
Le deuxième chapitre analyse l’intérêt porté aux systèmes irrigués paysans par l’État, typiquement des ingénieurs hydrauliques, des agronomes ou des administrateurs, et par les scientifiques. L’auteure montre que l’irrigation communautaire est une construction politique. Elle a été érigée en modèle de gouvernance locale de l’irrigation, soit pour s’en inspirer, par exemple au moment des empires coloniaux ou après les indépendances pour améliorer la gestion de la grande hydraulique, soit pour analyser les relations entre l’organisation de l’irrigation et l’organisation socio-politique, suite à l’hypothèse hydraulique de Wittfogel. Le chapitre est synthétique en situant de manière claire et structurée les grands classiques de la littérature de l’organisation sociotechnique de l’irrigation dans les différents débats qui ont animé le monde de l’irrigation du 19ème au 21ème siècles. L’auteure souligne, à juste titre, la forte résonance entre ces débats et l’évolution des politiques de l’irrigation (et leurs effets sur le terrain), par exemple à travers le paradigme de la gestion participative de l’irrigation. C’est un débat qui mérite d’être prolongé, comme le montre l’exemple évoqué en fin de chapitre. Il est en effet paradoxal de voir l’État imposer des associations d’usagers de l’eau agricole dans les systèmes d’irrigation paysans, qui avaient servis de modèle pour les concevoir afin de faire participer les irrigants de la grande hydraulique à sa gestion.
Les différentes écoles de pensée qui ont analysé les multiples imbrications entre l’eau, la technique et la société sont situées et décryptées en chapitre 3. Ces écoles ont contribué à faire admettre, notamment à partir des années 1980, que les techniques peuvent être considérées comme des productions sociales. Comme l’auteure, j’ai grandi scientifiquement dans une des écoles de pensée décrites dans le livre. Il en existe d’autres bien évidemment, tel le collectif autour de Paul Pascon à l’Institut Agronomique et Vétérinaire au Maroc, renouvelant le regard sur la question hydraulique dans un contexte de décolonisation. Si certaines écoles ont disparu ou ont évolué vers d’autres questions et objets d’études, les recherches sur ces territoires socio-hydrauliques restent d’actualité, enrichies par des courants de pensée tels que la Political Ecology.
L’auteure décrit sa rencontre, manifestement choquante, avec la « groundwater economy » (GWE) pour reprendre les termes de Tushaar Shah en Inde. Dans ce chapitre 4, nous sommes arrivés au titre de l’ouvrage, car l’eau pompée dans la GWE est régie selon des « règles mercantiles et de pouvoir ». C’est une eau désocialisée, une eau sans partage. Les politiques publiques, de type révolution verte, ont encouragé et accompagné la GWE sans la réguler. On change donc, dans ce chapitre, de monde social. On quitte les discussions, les négociations parfois véhémentes et conflictuelles, mais aussi les compromis et ententes des systèmes paysans, pour aller dans un monde amoral – le « capitalisme des forages » (p. 128) – où injustice sociale et dégradation environnementale sont les deux traits de caractère les plus souvent évoqués. Les dommages collatéraux sur les systèmes collectifs, ici en Inde, sont indéniables. Il est difficile, après cette lecture apocalyptique, d’imaginer des formes de régulation pouvant si ce n’est ralentir la course vers toujours plus d’eau, d’identifier des endroits où des résistances s’organisent pour préserver la ressource, et, enfin, de revenir au contexte de partage de l’eau dans les systèmes d’irrigation paysans.
Justement, l’auteure en chapitre 5 analyse les différents facteurs – institutionnels, socio-économiques, techniques et environnementaux – à l’œuvre entraînant de profonds changements dans les systèmes irrigués paysans. Certains systèmes persistent, d’autres sont modifiés ou déclinent, et certains sont même abandonnés. Elle présente une étude de cas dans le Teraï au Népal, analysant avec finesse les transformations en cours. Si à l’aval, un processus de « désagrarianisation » d’une campagne en train de s’urbaniser a mis l’irrigation collective à l’arrêt, dépossédant les ayants-droit de l’eau du canal, à l’amont un autre groupe social, politiquement averti, tire son épingle du jeu avec un soutien conséquent de l’État. Malgré l’absence de titres fonciers, un accès à l’eau illégal et une association d’irrigants pas enregistrée. En conséquence, l’eau à l’aval est désormais accédée de manière individuelle, en « privilégiant la pompe au canal » (p. 184) : les relations entre les irrigants ont fondamentalement changé, ainsi que leur rapport l’eau. Tandis qu’à l’amont l’accès individuel à l’eau reste proscrit, en attendant, à n’en pas douter, d’autres transformations à venir. A travers cette étude de cas, on voit bien que les frontières entre les systèmes paysans et étatiques sont devenus ténues, ouvrant de ce fait des champs de recherche passionnants sur ces territoires socio-hydrauliques hybrides.
Au final, Olivia Aubriot livre ici une contribution essentielle aux débats sur l’irrigation collective et nos rapports à l’eau. De par son caractère pédagogique, ce livre constituera une référence incontournable pour tous ceux et celles qui se laisseront captiver par les territoires de l’eau.