Barrages, l’eau sous haute tension

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Synopsis

Le thème central de ce film est la préparation par le gouvernement français de la mise en concurrence des concessions hydroélectriques, dans le cadre de la réglementation européenne sur la libre concurrence pour l’attribution de marchés publics. Il offre une réflexion sur les enjeux sociétaux et environnementaux en lien avec la production d’énergie hydraulique, et explore les conséquences attendues de la privatisation des concessions. Le film aborde successivement les points suivants: 

  • Les enjeux sociétaux et environnementaux en lien avec la production d’énergie hydroélectrique
  • Explications de la politique de mise en concurrence des concessions hydroélectriques
  • Les implications d’une gestion des barrages par le secteur privé (exemples d’accidents, complexification pour la gestion de l’équilibre entre offre et demande sur le réseau, etc.) 
  • Le réchauffement climatique et ses risques sur les ouvrages et les ressources en eau
  • Les implications économiques d’une ouverture à la concurrence des concessions hydroélectriques 

Barrages, l’eau sous haute tension est un film réalisé par Nicolas Ubelmann en 2019 et diffusé en 2020 ayant pour principal but d’informer sur les risques de la mise en concurrence des concessions hydroélectriques en France. Pour ce faire le réalisateur a superposé plusieurs formats : des interventions de responsables, des fragments médiatiques mémorables, l’historique de l’évolution des services de l’eau et d’électricité en France, des passages de certaines assemblées politiques d’une grande importance, mais aussi des enquêtes de terrains en présence d’acteurs locaux. Des images spectaculaires des barrages de France et des vallées qu’ils surplombent sont également présentées.

Le réseau électrique en France est géré depuis un centre de commande principal, qui veille constamment à équilibrer l’offre et la demande sur le réseau. Un déséquilibre entre offre et demande pourrait entraîner une coupure d’électricité générale.

Alors que les énergies nucléaires ou thermiques sont produites de façon continue dans le temps, et avec une forte inertie, l’énergie hydraulique peut être stockée et mobilisée pour rééquilibrer le système en quelques dizaines de minutes. L’énergie hydraulique représente donc une solution privilégiée pour assurer l’équilibre entre offre et demande, grâce aux 400 barrages français mobilisables. Dans le monde entier, 99% de l’énergie est stockée dans de l’eau et il s’agit d’une énergie qui est très compétitive.

Le plan pour les barrages en France date de 1936 et il a été réalisé après la Seconde Guerre mondiale. La plupart des barrages sont gérés par EDF, qui avait un statut public mais qui a été transformé en société anonyme en 2004. En 2015, la Commission Européenne a demandé à la France d’ouvrir le renouvellement de ses concessions hydroélectriques à la concurrence. C’est-à-dire que tout acteur privé doit pouvoir postuler à l’appel d'offres visant le renouvellement de la concession, sans que les acteurs historiques nationaux (EDF, la Compagnie Nationale du Rhône, etc.) soient privilégiés.

Suite à une mise en demeure du gouvernement français par la Commission Européenne en 2019, le gouvernement d’Emmanuel Macron poursuit les négociations et a décidé d’ouvrir les concessions de 150 barrages à la concurrence. D’après la Commission Européenne, la libre compétition entre des acteurs multiples permettrait d’avoir des prix plus bas, lorsque le consommateur a la possibilité de changer librement entre les différents prestataires. Ces derniers seraient obligés de proposer le meilleur service et un bon prix afin de pouvoir attirer des consommateurs. Toutefois, les offres sont souvent très difficiles à comprendre pour les clients, et la flexibilité voulue ne semble toujours pas être atteinte, les consommateurs privilégiant le maintien de leur contrat.

Les risques d’une ouverture à la concurrence sont présentés tout au long du documentaire : 

  • Risques liés à la sécurité comme il est démontré à travers l’exemple du barrage en Italie qui s'est rompu.
  • Risques liés à une très forte fluctuation des prix et à une spéculation boursière pouvant impacter la bonne gestion du réseau comme l’illustre le Blackout en Californie. En effet, lors d’un risque de Blackout, le coût de l’énergie augmente et les acteurs privés pourraient préférer attendre afin d’augmenter leurs bénéfices au lieu de régler les problèmes de production dans les plus brefs délais;
  • Risque de ne plus assurer le multi-usage de l’eau des ouvrages pour bénéficier d’une augmentation de rentabilité;
  • Risque d’avoir certains barrages peu rentables et donc qui n'intéressent pas les acteurs privés et dont les coûts de maintenance sont normalement équilibrés par les barrages rentables;
  • Risque que les différences de prix entre les concurrents ne soient possibles que pour le volet “fourniture”, qui ne présente qu’une infime partie de la facture.

Analyse critique

Le documentaire présente principalement les risques et inconvénients liés à la mise en concurrence des concessions hydroélectriques en France. Il faut d’emblée noter une source de confusion : la mise en concurrence des concessions est présentée à plusieurs reprises dans le reportage et par différents acteurs comme une « privatisation des barrages », alors que les barrages sont et resteront une propriété de l'État qui peut sous-traiter la construction et la gestion des grands barrages hydroélectriques. De surcroit, le concessionnaire actuel est déjà un acteur privé : EDF qui, depuis 2004, a acquis le statut d’entreprise privée, même si l’Etat demeure l’actionnaire majoritaire.

Le reportage présente une idéalisation de la gestion publique et montre la gestion privée comme risquée, notamment à travers l’exemple d’un barrage italien, sans élargir la réflexion à d’autres retours d’expérience à l’international sur la différence entre gestion publique et privée. L’exemple du barrage de Malpasset montre également que la gestion publique n'exclut pas les catastrophes. En adoptant une position pro-EDF le reportage rend moins visibles certains aspects de la problématique, comme par exemple celle des négociations tendues avec EDF concernant l’instauration de débits réservés dans les rivières.

Malgré ces faiblesses, le documentaire réussi à expliciter les différentes vulnérabilités du système de production d'énergie en France et à montrer de manière convaincante que l'irruption de logiques purement commerciales est porteuse de risques graves probablement incommensurables par rapport aux bénéfices attendus en termes d'efficience et de compétition: ces bénéfices putatifs, dont la réalisation n'est justifiée que de manière générique par l'idéologie néolibérale de la commission européenne, sont peu crédibles: le documentaire montre que cela est dû à la fois à la nature globalement optimisée du système de production énergétique du pays mais aussi à la difficulté d'établir des cahiers des charges suffisamment contraignants dans un système complexe non totalement prévisible et demandant des ajustements permanents. L'exemple cruel, et pourtant beaucoup plus simple, de la privatisation de la gestion des autoroutes, enjoint de fait à la prudence et au doute.

Enfin, dans un contexte qui semble purement politique et économique, le documentaire consacre également une intéressante réflexion au réchauffement climatique et sensibilise le public aux problèmes environnementaux où la ressource en eau a une place majeure.

Le film mobilise un grand nombre d'experts dont plusieurs ont fait l'essentiel de leur carrière à des postes importants au sein d'EDF. Leurs arguments sont dans l'ensemble cohérents et convaincants, amenant le spectateur à se demander quel gouvernement prendrait de tels risques avec l'élément le plus vital de son secteur économique au nom de bénéfices pour le moins douteux. De par l'origine de nombreux intervenants, le spectateur croit également comprendre que le film épouse le positionnement d'une compagnie cherchant à défendre son excellence, son rôle historique et son mandat public contre des politiques de privatisation idéologiques et aventureuses.

Mais les dernières minutes du film font comprendre que la situation n'est pas vraiment celle-là: suite à sa semi privatisation EDF a également été poussée par le gouvernement à devenir un acteur international compétitif se plaçant sur les marchés de l'énergie. Ce faisant elle a embrassé une logique du marché qui rend très difficile un positionnement protectionniste sur son propre marché national et affaiblit sa position dans le cadre des négociations sur le renouvellement des concessions. Alors que des pays comme l'Allemagne ont imposé le caractère public et national de leur production énergétique, la France se retrouve affaiblie sur un dossier dont le dénouement n'est toutefois pas encore connu. Dans le générique de fin, qui indique que les anciens employés d'EDF s'expriment en leur nom propre '(hélas!)', on comprend alors que la démonstration faite par ce documentaire ne reflète pas, 'hélas', la position d'une direction prisonnière de ses différents contradictions.

En résumé ce film d'excellente qualité parvient à expliciter et communiquer au public les tenants et les aboutissants d'un débat qui pourrait sembler a priori très technique et de peu d'intérêt pour le citoyen. Il montre l'importance de la production hydroélectrique dans le mix énergétique national mais aussi l’incroyable complexité et diversité des facteurs qu'il faut à tout instant optimiser pour maintenir la production d'électricité. En filigrane c'est aussi une vulnérabilité insoupçonnée qui se dessine.

(Avec les contributions de Rania Louafi et Anne Göler)

 

Références bibliographiques

ec.europa.eu (2019) : Concessions en matière d'énergie hydroélectrique: la Commission demande à 8 États membres de se conformer au droit de l'Union. En ligne : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/IP_19_1477

eur-lex.europa.eu (2014) : Directive 2014/23/Ue du Parlement Européen et du Conseil du 26 février 2014 sur l’attribution de contrats de concession. En ligne : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=OJ%3AJOL_2014_094_R_0001_01

Le monde de l’énergie (2019) : Privatiser les barrages hydroélectriques : la fausse bonne idée du gouvernement Philippe ? En ligne : https://www.lemondedelenergie.com/privatisation-barrages-hydroelectriques-gouvernement/2019/04/16/

Les décodeurs de l’Europe (2019) : L’Europe veut privatiser les barrages hydroélectriques ! Vraiment ? En ligne : https://decodeursdeleurope.eu/barrages-hydroelectriques/

Ouest-France.fr (2019) : Il y a 60 ans, la catastrophe du barrage de Malpasset dans le Var faisait 423 morts. En ligne : https://www.ouest-france.fr/culture/histoire/il-y-60-ans-la-catastrophe-du-barrage-de-malpasset-dans-le-var-faisait-423-morts-6634611

Revue politique et parlementaire (2019) : Privatisation des barrages français, la France en vente à la découpe ! En ligne : https://www.revuepolitique.fr/privatisation-des-barrages-francais-la-france-en-vente-a-a-decoupe/ 

Senat.fr (2019) : Privatisation de barrages hydrauliques. 15e législature, En ligne : https://www.senat.fr/questions/base/2019/qSEQ19060865G.html

 

Additional Info

  • Director: Nicolas Ubelmann
  • Producer: Régie SUD
  • Language: French
  • Year: 2020
  • Year2: 2020
  • Duration (min): 80
  • Theme: Dams, Climate change, Privatisation, Water governance
  • Access: Free
  • Country: France
  • Technical quality (star): Technical quality (star)
  • Academic interest (star): Academic interest (star)
  • Societal interest (star): Societal interest (star)
  • Technical quality: 4
  • Academic quality: 4.5
  • Social interest: 4.5