La lagune et l’usine

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Synopsis/contenu du film

Ce documentaire montre l’évolution de la lagune Ria d’Aveiro depuis les années 1950 et présente le projet de recherche de l’Observatoire Hommes-Milieux Estarreja (OHMI) sur cette lagune. Ce projet associe des études scientifiques et d’impacts sur la population locale.

La Ria d’Aveiro est la plus grande lagune du Portugal située sur le littoral nord-ouest du pays. Ayant rejoint le réseau Natura 2000 en 2014, c’est un milieu écologiquement riche qui accueille de très nombreuses espèces aquatiques et terrestres. Cette lagune se situe à quelques kilomètres de la commune d’Estarreja où se trouve depuis le début des années 1950 le deuxième plus important complexe d’industries chimiques du pays. La région d’Estarreja a été, et est toujours en partie, soumise à une pollution provenant de ces activités industrielles.

Entre les années 1950 à 1970 les industries fabriquaient de l’engrais, des fertilisants, de l’acide sulfurique, de l’ammoniaque, du chlore, de l'hypochlorite de soude et du PVC. Ces activités produisaient des déchets solides toxiques qui ont été enfouis sur place ; elles rejetaient aussi leurs effluents liquides toxiques directement dans les cours d’eau.

Dans un premier temps, les membres de l’OHMI Estarreja ont étudié l’impact environnemental de ces rejets industriels sur le milieu lagunaire. Ces études ont d’abord mis en évidence une contamination importante des sols au mercure, qui était utilisé lors de la fabrication du chlore. D’autres études ont montré la présence de cuivre, de zinc et d’arsenic le long de certains canaux de drainages du complexe industriel. Les teneurs en contaminants étaient, et sont toujours à certains endroits, largement supérieures aux normes internationales autorisées. Les sols avec les plus fortes concentrations en polluants sont confinés, mais il reste encore deux fossés contaminés à ciel ouvert. Par ailleurs, l’une des interlocutrices du film, chercheuse de l’OHMI, explique qu’on ne connait pas la dynamique complète du passage des polluants dans l’eau et s’il y a à craindre, ou non, un transfert dans la chaîne alimentaire.

Dans un second temps, l’OHMI change son angle de recherche en passant de l’étude biologique de l’impact environnemental à une étude plus sociale des usages du milieu lagunaire par la population. Le film montre que le territoire autour d’Estarreja est extrêmement diversifié avec la lagune, la mer, une zone urbaine et la campagne. Il insiste sur le mode de vie rural traditionnel toujours présent dans cette zone, mais étrangement l’agriculture mécanisée n’est ni montrée ni mentionnée. Quelques agriculteurs, pêcheurs et éleveurs, qui sont en contact direct avec la terre et l’eau potentiellement polluées, sont interrogés sur leur pratique pour évaluer les risques sanitaires. Il est avancé que la lagune est le plus grand employeur de la région et qu’une partie de la population exploite la terre pour son alimentation. Cette étude a été menée sur l’ensemble du territoire d’Estarreja et auprès de ses acteurs institutionnels comme la mairie, le centre de santé, etc. La population est présentée sous forme d’interviews et invitée à parler de sa vie autour de la lagune.

L’étude conclut sur la nécessité d’étudier un écosystème diversifié dans son ensemble et l’importance pour l’OHMI de poursuivre ses travaux afin de suivre les transformations du territoire.

Le documentaire nous apprend qu’aujourd’hui les usines ne rejettent plus dans le milieu, qu'elles traitent leurs effluents et sont très contrôlées. Il y a également des discussions menées entre les responsables des entreprises et des acteurs d’Estarreja pour aborder clairement les problèmes de pollution, organisées dans le cadre d’un consortium appelé PACOPAR.

Analyse critique 

Dans ce documentaire, on observe un traitement général de plusieurs types de contamination dans la zone d’Estarreja, dont l’objectif principal est une sensibilisation du spectateur sur les risques et les conséquences de l’activité industrielle. Ce court métrage documentaire présente également le travail de l’OHMI ; accessible sur le site de la vidéothèque du CNRS, il s’apparente à un film de communication du CNRS. Il n’est pas dit si la population directement concernée par ces contaminations a pu voir le film, ni quelles ont pu être ses réactions.

Le documentaire laisse aussi comprendre les effets socio-économiques de la pollution industrielle sur la zone d’Estarreja. Il avance que la crise économique portugaise, qui se fait sentir dès 2008, a pu conduire à un retour à la terre, et spécifiquement à une reprise de l’activité agricole et halieutique autour de la lagune.

Les habitants sollicités dans ces recherches autour de la lagune ne semblent pas toujours conscients de l’état de contamination des eaux et des sols. La communauté scientifique de l’Université d’Aveiro, face à la gravité des conséquences éventuelles de cette pollution, cherche des solutions. Un dialogue avec les industriels et les institutions de la ville d’Estarreja a débouché sur la création du groupement PACOPAR. Ce dernier financerait non seulement les différentes études réalisées sur la contamination de cette zone mais aussi différents projets de récupération de l’écosystème. Ceci peut sembler une bonne initiative de la part des entreprises, mais c'est aussi une façon de contrôler les différentes actions projetées et d'avoir un pouvoir sur l’information qui peut être partagée avec les habitants.

Une caractéristique positive de ce film est la variété des intervenants : des scientifiques, des agriculteurs, des pêcheurs, des dirigeants associatifs et des ouvriers industriels. Ceci nous permet d’approcher le sujet par différentes perspectives mais aussi de voir certaines contradictions. Par exemple, un des intervenants soulève le fait que la pollution du sol entraîne une accumulation des polluants dans les produits alimentaires cultivés. Il est aussi question du projet ERASE : il s'agit de deux décharges spécialisées (Aterro das cinzas brancas; Parque das lamas) construites pour confiner les déchets historiques du complexe chimique de Estarreja. Parmi ces déchets toxiques se trouvent des minéraux brulés et chargés d’arsenic et de plomb, ainsi que des boues contenant, entre autres, du mercure. Anne-Marie Guihard-Costa, Directrice de l'OHM Estarreja (CNRS) suspecte la possibilité de transfert de ces polluants à la chaîne alimentaire. Mais, Eduardo Anselmo Ferreira da Silva (Université d’Aveiro), directeur adjoint, avance quant à lui que les polluants restent au niveau des racines ce qui ne constitue aucun danger pour le consommateur, puisque c’est une partie non comestible même par les animaux. Se pose ici la question de la véracité de ces hypothèses puisque la circulation de la sève de plantes vasculaires transportant les nutriments extraits du sol arrive jusqu’aux organes supérieurs de celle-ci.  Une analyse plus poussée de l’accumulation des contaminants dans les cultures agricoles serait nécessaire.

Le documentaire ne mentionne pas clairement les risques sanitaires pour la population, alors que l’OHMI a pourtant réalisé des études sur ce sujet. Par exemple, une des études compare les indicateurs de santé entre la région de Estarreja et une région « blanche » c’est-à-dire dépourvue de contamination industrielle. L’étude révèle un taux d’avortement spontané plus important à Estarreja qu’en zone blanche, mais la corrélation entre avortement spontané et contamination de l’environnement doit encore être approfondie. L’OHMI conduit des études sur l’impact sanitaire de ces pollutions. Le film dure 23 minutes, sans doute ne permet-il pas d’aborder tous les points. 

Une perspective assez négative est donnée sur le rétablissement de Estarreja, puisque malheureusement le niveau de contamination atteint est très élevé et la biorésistance de certains polluants fait qu'il sera difficile et très long d’arriver à un rééquilibrage de l’écosystème de façon naturelle. Les scientifiques d’OHMI appellent à continuer les actions qui permettront, en partie, l’amélioration de la zone. Plusieurs projets d’intervention sont en cours, comme l’étude des eaux souterraines, la pollution atmosphérique, l’instauration d’un véritable dialogue entre chercheurs, citoyens et agents de l’Etat autour des risques environnementaux et sanitaires. 

Avec ce film, il reste difficile d’estimer si l’impact de la contamination sur les habitants et sur la zone peut être rattrapé ou si en revanche les conséquences sont irréversibles, comme c’est le cas de la nappe phréatique, et du Largo do laranjo dans la lagune.

A plusieurs reprises il est question d’une étude anthropologique autour de la lagune. Mais le film est imprécis sur la méthodologie de cette étude. On ne sait rien sur le nombre de personnes et la manière dont elles ont été interviewées ni leurs caractéristiques et leur représentativité dans la population.

Au niveau visuel, le film commence par la présentation d’Estarreja sur une carte ce qui nous permet de bien nous situer. L'entrée de l’écologiste, Miguel Oliveira e Silva, en passant par la forêt réussit à intriguer le spectateur en donnant un air mystérieux et dangereux aux usines. Ceci nous fait comprendre dès le début que les industries chimiques n’aiment surement pas qu’on les approche ni que l’on sache exactement comment se déroulent leurs activité.

La présentation de chaque intervenant (nom + prénom + fonction/rôle) nous permet de bien comprendre ce que dit chacun, puisque nous pouvons bien identifier leurs points de vue et la perspective à partir de laquelle ils parlent. Le film manque peut-être de clarté sur la chronologie des faits. Mais ce documentaire est déjà très complet et très intéressant ; il présente une situation difficile à traiter, tant du point de vue social, qu’économique  et environnemental, une réalité qui perdure jusqu’à nos jours.

 (Avec la contribution de Naoual Azhir El Yousfi et Clémentine Morand)

 

Références

Fabienne Wateau. Entre terre et eau contaminées : populations, institutions perceptions du risque. X Congresso Iberico Gestao Planeamento da Agua. Coimbra, 6-8 setembro 2018, Novacultura del Agua, Sep 2018, Coimbra, Portual.

Anne-Marie Guihard-Costa, Manuela Inácio, Sandra Valente and Eduardo Ferreira da Silva, « Méthode d’étude spatialisée des effets de la contamination industrielle sur la santé des populations locales, région d’Estarreja (Portugal) », Sud-Ouest européen [Online], 33 | 2012, Online since 09 December 2013, connection on 15 November 2020. URL: http://journals.openedition.org/soe/246 ; DOI : https://doi.org/10.4000/soe.246

Guihard-Costa A. L’OHM.I Estarreja en images. www2.cnrs.fr/sites/communique/fichier/fiche_photos_estarreja.pdf

OHMI Estarreja. Projets de recherche. https://ohm-estarreja.in2p3.fr/projets

 

 

Additional Info

  • Director: Laurent MAGET
  • Producer: CNRS IMAGES
  • Language: Portuguese
  • Subtitles: French
  • Year: 2015
  • Year2: 2015
  • Duration (min): 23
  • Theme: Environmental degradation, Water quality, pollution, Coastal areas, Water and health, Rivers, Water and community
  • Access: Free
  • Country: Portugal
  • Technical quality (star): Technical quality (star)
  • Academic interest (star): Academic interest (star)
  • Societal interest (star): Societal interest (star)
  • Technical quality: 4
  • Academic quality: 4
  • Social interest: 4